Il est de retour - Timur Vermes


 
Quand il se réveille dans un terrain vague de l’Allemagne cosmopolite de 2011, Adolf Hitler ne réalise pas bien ce qui lui arrive. Il croit à une mauvaise plaisanterie et ne semble pas entendre grand-chose au coup du sort qui lui est joué. Il ne comprend pas non plus comment l’Allemagne est devenue ce qu’elle est. Alors toujours engoncé dans son costume d’époque, il passe pour un plaisantin de mauvais goût trouvant amusant de se grimer en Hitler. Mais il n’est la copie de personne et tente de clamer haut et fort son identité. Personne ne le croit, pas même ces types de la télévision qui sont subjugués par son numéro et décident d’en faire un phénomène de foire. C’est ainsi qu’Hitler va ressusciter médiatiquement.
Un livre à savourer avec le second degré qui lui sied tant. Une œuvre gorgée d’absurde et de quiproquos que vous pouvez désormais vous procurer en poche et vous épargner ainsi le facétieux prix de 19,33 euros.
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Martin de La Brochette


 
 
Martin de la Brochette est issu d’une petite famille versaillaise, huppée, bien sous tous rapports, bref, blindée de maille. Il s’amuse de ses origines bourgeoises d’autant plus qu’il est le vilain petit canard de ce tableau parfait. Si ses frères et sœurs, furent de brillants étudiants, lui a sérieusement ramé pour obtenir ses diplômes. Là où ils font sérieux et propres sur eux, lui ne représente que le petit gros un peu en retard. Ainsi n’usurpe-t-il pas son surnom de « Boulette ».

« Mes deux frères et ma sœur, beaux et brillants dans leurs études, n’arrangent pas ma situation. Ils sont légitimes dans leurs statuts de bâtons de relais intergénérationnels, dont les parents rêvent tous. Ils sont les fruits d’une passion lointaine, je suis le gros pépin. Ils sont la fierté de la famille, j’en suis la honte.

Ils sont les bien-aimés, je suis le mal-aimé. »

Ce serait à chialer si le protagoniste lui-même ne s’amusait pas de cette situation. Ce qu’il est ne lui déplait pas et c’est avec une verve assassine qu’il s’amuse à croquer le reste de sa famille. Car s’il n’est pas de leur monde, eux ne sont pas du sien.

Ainsi la première à se faire déboulonner est sa mère :

« J’ai constaté depuis fort longtemps que, pour préserver les apparences en société, on n’hésite pas dans mon milieu à déborder d’imagination, surtout ma mère. Cela mérite bien des combats pour que le vernis du camouflage d’une famille d’apparence réussie ne s’écaille sous les projecteurs de la comédie humaine. Ma chère mère aime les honneurs, l’argent et tout ce qui brille, les compliments des hommes jeunes ou vieux, les regards envieux des femmes sur son physique avantageux qui la fait exister. »

Ces quelques lignes constituent le portrait de celle qui représente désormais le pilier central de cette famille du paraître dans la mesure où le père, décédé, ne peut plus tenir son rôle. Martin continue donc sur sa génitrice :

« Elle a la maîtrise de son sourire, qu’elle réserve à ses sorties, gère parfaitement son image. Incapable de se simplifier la vie, elle réussit brillamment et sans effort à la compliquer. La reine des phrases toutes faites, du copier-coller à prétention intellectuelle et des certitudes, pense séduire par son intelligence, ignorant que sa petite entreprise se résume à sa belle gueule et au fait qu’elle est bien foutue pour son âge, et que surtout, surtout, son entourage craint ses humeurs imprévisibles. »

Sœur et frères ne détonnent guère dans cet idéal portrait de famille. Seule Vanessa, femme de Louis (son frère), en impose en termes de fausse note.

« Quand Louis a présenté à Maman pour la première fois sa future femme en annonçant fièrement : « Vanessa Deblagnac », ma chère mère comprit bien évidemment « Vanessa de Blagnac ». Plus tard, quand elle sut, elle encaissa douloureusement le gouffre que représentait pour elle cette majuscule attachée à ce nom d’un seul tenant. De surcroît, elle aurait préféré qu’elle se prénomme Claire ou Isabelle… Notre mère se console en se disant qu’elle a du chien. Moi je pense que c’est une chienne et Dieu sait si j’aime les bêtes. »

« Ambassadrice et porte-parole des cons à elle toute seule, si Vanessa était un feu d’artifice, elle serait le bouquet final. On devrait la labelliser d’inutilité publique, la classer monument historique à visiter pendant les journées du patrimoine : elle remporterait un franc succès. »

 
Martin a un rêve, celui de devenir boucher. Encore faut-il avoir les tripes (façon de parler) d’annoncer la curieuse nouvelles à cette famille tirée à quatre épingles. Pas question pour Martin de finir comptable. Lui veut triturer la tendre chère, celle de sa viande, mais également celle de sa femme, Solange, dont les rotondités éveillent sa libido au plus haut point.

Si la seconde partie du roman est plus traditionnelle que le début qui commence sur les chapeaux de roue, le livre vaut toutefois son pesant de cacahuètes ne serait-ce que pour le descriptif familial effectué par le protagoniste.

A noter que Thierry des Ouches semble avoir fait des vaches un sujet de prédilection puisqu’il a préalablement publié un ouvrage de photographie ayant pour thème l’espèce bovine.
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Robert Belleret - Dictionnaire Ferré



Le 14 juillet 1993 s’éteignait Léo Ferré. C’est du moins la version officielle discutable selon certains biographes. Toujours est-il qu’il est difficile de ne pas voir dans cette date un symbole, comme un ultime pied de nez  de cette graine d’ananar.

Vingt ans déjà que le poète qui en appelait aux chiennes, a quitté ce monde. Lui qui s’était exilé, dans les dernières années de sa vie en Toscane afin de fuir plus sûrement les tourments de 68 relatifs aux événements de Perdrigal.

Cet anniversaire est évidemment une excellente occasion pour redécouvrir son œuvre mais également sa vie. Pour cela, nombre de publications sont à paraître sur cette année 2013, à commencer par « Comment voulez-vous que j’oublie : Madeleine et Léo Ferré 1950-1973 », témoignage acerbe voire dérangeant de l’ancienne belle-fille de Léo Ferré, Annie Butor, fille de Madeleine Rabereau, deuxième femme de Ferré. On peut également nommer la biographie de Louis-Jean Calvet initialement parue en 2003 et qui s’offre un format et un prix réduit chez Archipoche.
 
 

Cependant, dès que l’on traite de Léo Ferré, impossible de ne pas évoquer Robert Belleret, auteur d’une somptueuse biographie « Léo Ferré, une vie d’artiste » chez Actes Sud. Ce spécialiste incontournable vient de sortir chez Fayard un « Dictionnaire Ferré » plus qu’alléchant.

L’univers du chanteur de Saint-Germain-des-prés et des années Toscane y est évoqué par le biais de différentes thématiques. Tout ou presque y est passé en revue. Son relationnel avec Barclay, Pépée, Madeleine, puis dans des registres moindres ses rapports avec les autres acteurs principaux de la chanson française. Baudelaire, Aragon et Prévert sont également de la partie.

 Ce livre qui recycle en partie « Léo Ferré, une vie d’artiste », est complété par de nombreuses illustrations. Il est peu habituel de voir Ferré portant la barbe et on se plaît à le voir faire le guignol au piano ou poser Boulevard Pershing. En somme, cet ouvrage propose une façon assez ludique d’aborder ce monstre sacré de la chanson française.
 
 
Dictionnaire Ferré, Robert Belleret. Fayard, 301 pages, 22,90 euros.


 
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La Grande Odalisque - Vivès, Ruppert et Mulot


 
« Tu fais quoi dans la vie, Alexandra ?
-Moi ? Pas grand-chose. Des bêtises.
-« Des bêtises ? » Mais c’est génial comme métier. C’est exactement le plan de reconversion professionnelle qu’il me faudrait… Tu embauches ? »
 
Alors qu’il continue de briller chez Shampooing en publiant ses notes de blog sous des thématiques bien précises (« Le jeu vidéo », « L’amour »…), Bastien Vives se joint à Ruppert & Mulot afin de s’offrir un trip à la Cat’s Eyes.

Pour tous les trentenaires qui ont fait leurs dents sur les dessins-animés du Club Dorothée, « Cat’s Eyes » (créé par Tsukasa Hojo, auteur également de « City hunter ») renvoie aux premiers émois libidinaux ressentis par le prisme d’un poste de télévision. A l’instar de Wonder Woman (campée par la délicieuse Lynda Carter) ces filles aux collants moulant jouant les cambrioleuses de charme ont émerveillé plus d’un bambin, à commencer par moi. Quand on a dix piges, impossible de ne pas avoir les yeux exorbités face à ces corps aux courbes lascives. Toute une époque !
 
 

C’est probablement avec cette même nostalgie  que nos trois camarades se sont lancés dans un projet faisant référence à ce manga des années 80. Inutile de tenter un rapprochement scénaristique entre ces deux histoires, cependant, cambriole et sex appeal sont bien au programme de « La Grande Odalisque ».

L’aventure débute au Musée d’Orsay. Alors que Carole, la jolie blonde est en train de gauler soigneusement « Le déjeuner sur l’herbe » de Claude Monet. Pendant de temps, son amie Alex se fait larguer par texto. Une rupture qui aura son incidence sur le cambriolage.  
 
 

Cette entrée en matière a le don de poser les caractéristiques personnelles de nos héroïnes : Carole fait office de fille sérieuse alors qu’Alex est vraisemblablement un cœur d’artichaut pour qui le boulot passe après le sentimentalisme :
« Ca y est, je viens de baiser avec Clarence dans les chiottes. »
 
En termes de cambriolage, on ne peut pas dire qu’Alex et Carole soient de très grandes professionnelles. Sans C.A.P. crochetage, elles piétinent dans leur entreprise, ce qui rend leurs phases d’infiltration grotesques d’approximation. Tout n’est pas réglé comme sur du papier à musique, loin de là. Pourtant, il va falloir travailler la rigueur car la prochaine mission se révèle sacrément corsée. Il s’agit de dérober La Grande Odalisque, chef-d’œuvre d’Ingres exposé au Louvres. Pour cela, elles vont faire appel à Sam, une cascadeuse qui sait tout faire ou presque avec un bolide à deux roues.
 
 

On suit nos trois femmes dans leurs aventures particulièrement rythmées. En parallèle de cette action débridée, les auteurs versent également dans l’humour avec des phases particulièrement décalées. Pour ce qui est du dessin, on a un ensemble particulièrement coloré qui se distingue par sa variété. Si la patte gracieuse de Vivès est immédiatement identifiable, notamment quand il s’agit des traits féminins, il est utile de rappeler que l’ensemble du travail a été partagé tant au niveau du dessin que de l’histoire.

« La Grande Odalisque » est une bande-dessinée joyeusement foutraque. Toute recherche de crédibilité dans ces pages se révèle vaine et c’est ce qui fait en grande partie le charme de ce livre. Messieurs, merci.
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"Trouble is my business" - Jirô Taniguchi


 
 

Suite à la publication l’année dernière de « Enemigo » chez Casterman, c’est au tour de Kana de publier une des œuvres de jeunesse de Jirô Taniguchi.

Entamée au début des années 80, « Trouble is my business » est un manga (en six tomes) sur lequel Taniguchi a uniquement assuré le dessin, le scénario étant assuré par Natsuo Sekikawa (avec lequel il a également travaillé sur « Au temps de Botchan », dans un registre bien différent). La parution de ce premier tome peu de temps après « Enemigo » semble opportune tant les deux  œuvres ont des points en commun (bande-dessinées d’action, enquêtes musclée à l’américaine…).

Avec « Trouble is my business », on suit les pérégrinations de Fukamachi “Shark” Jôtarô, détective privé de la lose aux méthodes peu orthodoxes. Casquette gavroche vissée sur la tête et clope au bec, il se voit confié diverses enquêtes dans lesquelles on le voit s’illustrer avec plus ou moins de brio. Ces dernières, rarement intéressantes ou crédibles, sont prétextes à mettre en exergue ce personnage décalé qui jongle entre sketchs scatophiles et énigmes tordues.
 
 

Difficile, à la lecture de ce manga de ne pas songer à City Hunter (Nicky Larson, en France) et à son protagoniste, Ryo, créés par Tsukasa Hôjô. On est cependant plus attaché par le côté décalé pervers de Ryo que par les grimaces et les flatulences intempestives de Shark.

Si les histoires ne sont pas vraiment à la hauteur, le dessin de Taniguchi, lui, est assez différent de ce qu’il a été habitué à proposer par la suite. La tonalité globale est dynamique et les scènes s’enchaînent rapidement, comme l’exige le format et le genre. Cependant, lorsqu’il s’agit de s’attarder sur une arme ou un décor, on prend plaisir à reconnaître une minutie dont il s’est toujours porté garant.
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Les derniers jours de Stefan Zweig - Sorel, Seksik


 
En étant un peu sarcastique, on pourrait considérer que le principal défaut de Stefan Zweig a été d’embrasser la cause humaniste à une époque où l’humain était remis en question compte-tenu des barbaries perpétrées. Pour cet homme qui fut, rappelons-le, un des plus grands écrivains de la première moitié du XXe siècle - orientant son œuvre sur la psychologie de ses personnages – il fallait fuir, au regard de ce qu’il se passait dans le pays qui l’a vu naître. Mais avec elle, c’est bien l’ensemble de l’Europe qui est en train de brûler tant au sens propre qu’au sens figuré.

L’exil fut, pour cet homme le dernier recours pour ne pas sombrer. L’Amérique est alors une destination de choix pour délaisser un continent fangeux avec ses idées dans la boue . Après avoir goûté au crachin londonien et quitté New York à contre cœur, c’est au Brésil qu’il trouve un simulacre de havre de paix, un monde chaleureux. En apparence, du moins, car Zweig ne néglige pas les horreurs qui se trament de l’autre côté de l’Atlantique. Et il n’oublie pas qu’il est de la race des « chancres », des indésirables. Un inférieur parmi tant d’autres.

C’est le  22 février 1942 qu’il se donne la mort en compagnie de sa jeune compagne, Lotte, livrant son ultime ouvrage, « Le monde d’hier », dans lequel il évoque une Europe révolue qui ne sera jamais plus.
 
 

De cette fin emblématique, Laurent Seksik avait écrit un roman, « Les derniers jours de Stefan Zweig », publié en 2010. Dans la foulée, il a travaillé avec Guillaume Sorel sur l’adaptation en bande-dessinée de cette chronique d’une mort annoncée.

Le résultat de cet album est un petit bijou de gravité. Sorel retranscrit avec maestria les tourments des âmes égarées que sont Stefan Zweig et Lotte. Il joue habilement sur les couleurs et leurs contrastes. Les teintes chaleureuses du Brésil ne parviennent pas à effacer les ténèbres qui planent au dessus du couple. Les spectres de l’Europe ne sont pas loin. Après avoir été persona non grata en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, il ne s’y trompe pas lorsqu’il affirme à sa femme que le Brésil sera leur dernière destination :

« Juif en Allemagne, Allemand en Angleterre. Etranger partout. J’en ai assez d’être l’ennemi du genre humain. » (p.26)

Le couple apparaît comme dégingandé. Zweig est un sexagénaire qui ne croit plus en l’homme, un humaniste qui a perdu la foi. Lotte, malgré ses trente printemps est une femme asthmatique aux allures valétudinaires. Sa jalousie envers l’ancienne femme de Zweig en fait un personnage éminemment sensible. Ces deux profils sont bancals, ils se soutiennent l’un l’autre, l’amour faisant office d’unique jambe de bois pour ces deux estropiés.



Le Brésil possède bien des airs de paradis. La végétation est folle et colorée. L’insouciance transparaît tant dans le comportement des riverains qui font la fête que dans les regroupements huppés de l’intelligentsia locale. Mais tout cela n’est qu’artifice.

Son cœur n’a pas encore cessé de battre que Zweig se considère comme faisant partie des décimés. Ainsi note-t-il, en évoquant sa future œuvre posthume :

« J’ai rallié tous les fantômes du passé. Ce livre rappellera peut-être aux générations futures qu’ici a vécu une race anéantie. L’homo austrico-judaïcus. » (p.45)

Joignant l’acte à la parole, c’est dans une ultime étreinte avec sa femme qu’il va rejoindre les hommes de sa trempe, déjà partis de l’autre côté : Freud, Benjamin, et les autres…

Les derniers jours de Stefan Zweig, Casterman, 88 pages. 16 euros.
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L'art du jeu - Chad Harbach


 
A peine son premier roman paru, Chad Harbach a fait l’objet de dithyrambes outre-Atlantique, à commencer par Jonathan Franzen et John Irving qui ont déjà adoubé cet homme qui s’était préalablement fait connaître en dirigeant la revu américaine « n+1 ». A peine publié en France, « L’art du jeu » a également fait l’objet de nombreuses critiques élogieuses. Et cela se comprend.

Tout commence avec Henry Skrimshander, jeune homme d’origine modeste, qui n’aurait jamais cru pourvoir fréquenter un établissement coté par le seul talent de ses performances au base-ball. Seulement, sa rencontre avec Mike Schwartz, étudiant ayant décelé chez Henry des facultés sportives peu communes, change la donne. Ainsi Henry intègre le Westish College, une petite université dans laquelle les destins se nouent et se percutent. Sans se désintéresser de ses deux protagonistes de départ, Harbach dresse d’autres portraits dont on appréhende les failles et les traits de caractère. Coéquipier d’Henry et Mike, Owen fait office d’intellectuel de l’équipe. Il suscite rapidement la fascination du doyen de l’université, Guert Affenlight. Ce dernier, passionné d’Herman Melville, doit, outre sa confusion des sentiments, se confronter au retour de sa fille sur le campus, Pella. Celle-ci fuit un mariage à la dérive qui n’éveille en elle plus aucun intérêt. Sans diplôme ni expérience professionnelle, elle doit se remettre en cause et savoir enfin ce qu’elle veut faire de sa vie. Tout cela serait confus sans le talent d’Harbach.



A travers ce « campus novel » on suit les errements de nombreux personnages en quête d’eux-mêmes. Les liens, parfois étroits, parfois distendus, sont constamment sujets aux fluctuations des sentiments, doutes et craintes. Harbach tisse des récits collatéraux, parallèle qui se percutent ou s’évitent. Malgré les nombreux itinéraires relatés, on ne perd jamais le fil de la trame principale tant Harbach maîtrise les histoires, les imbriquant souvent les unes dans les autres. Il parvient également à évoquer le base-ball sans que le lecteur hexagonal ne soit égaré ou dégoûté (les lecteurs pugnaces des premières pages de « Outremonde » de Don Delillo savent de quoi je parle) car si ce sport est peu populaire en France, il est presque une religion aux Etats-Unis. Si « L’art du jeu » brille par la profondeur de ses protagonistes, on en apprécie également la narration de haute volée.  Il y a comme du Philip Roth dans ce roman.
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Enemigo - Jiro Taniguchi


Nation imaginaire d’Amérique Latine, le Nascencio a connu les affres de la dictature et de la guerre civile. Apparemment pacifié et sur la voie de la modernisation, ce pays a fait appel au groupe japonais Seshimo. Ce-dernier a pour tâche de transformer la jungle en terres cultivables. Seulement, le président de cette société, Yûji, est enlevé par des mercenaires visiblement hostiles à ces travaux de grande envergure. C’est au grand frère de Yûji, Kenichi, simple détective privé de New-York, d’enquêter sur ce kidnapping. Il n’aura pas seulement à cœur de retrouver son frère, il lui faudra également enquêter sur les parts d’ombre de cette affaire qui connaîtra son lot de rebondissements.

 

Jiro Taniguchi est désormais bien connu à travers l’hexagone. Plus que ça, il est devenu une véritable référence pour tous les amateurs de mangas matures, intimistes et introspectifs. Le journal de mon père ou Quartier Lointain (qui, outre le fait d’avoir été primé à Angoulême en 2003, a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Sam Garbarski) paraissent comme étant les œuvres les plus représentatives de ce que Taniguchi fait de mieux en la matière.

 

Enemigo rompt clairement avec ce type de production. Il s’agit là d’une œuvre de jeunesse dans laquelle le mangaka a simplement assuré le dessin. La responsabilité du scénario est revenue, quant à elle, à M.A.T., un groupe de scénaristes énigmatique, si l’on en croit l’auteur d’Au temps de Botchan. Initialement, Enemigo est paru dans la revue Play Comic entre le 6 décembre 1984 et le 25 avril 1985 (soit quelques années avant qu’Ozamu Tezuka ne situe lui aussi l’action de son manga « Gringo » en Amérique Latine) au pays du soleil levant.

 

Avec Enemigo on se trouve en présence d’un manga surprenant et très éloigné des productions plus récentes de Taniguchi. Bien plus inspiré par la bande-dessinée occidentale (même s’il emprunte la figure du héros à l’américaine, Taniguchi confesse avoir été fortement inspirée par la bande-dessinée franco-belge) mais également par le cinéma d’action, ce manga d’aventure-action, comme le qualifie le dessinateur lui-même. Taniguchi y recycle allègrement le héros icônique tombeur de ces dames, capable de venir à bout de tout un escadron à lui seul. Kenichi est ce héros aux réminiscences nostalgiques et aux muscles saillants. Ajoutons à cela qu’il a fait le Vietnam et il sera impossible pour le lecteur de ne pas faire le rapprochement avec un certain John Rambo.

 
 

On est bien loin de L’homme qui marche, mais comme le note Nicolas Finet en postface, il faut bien reconsidérer chronologiquement Enemigo au sein de l’œuvre de Jiro Taniguchi. Et même s’il jure avec cette-dernière, il n’en demeure pas moins un très bon manga. On se laisse prendre au jeu sans mal, au sein de ce condensé d’action et de complot, le tout mâtiné des quelques effets humoristiques et dramatiques (nécessaires aux blockbusters hollywoodiens). Enrichi de quelques artworks et de documents permettant de mieux cerner la genèse de ce manga (notamment un entretien avec Taniguchi), Casterman compte, avec « Enemigo », une nouvelle œuvre phare à sa collection Sakka.

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Angot par Libération, le glauque et l'inceste comme littérature branchouille




On le sait, la presse écrite va mal. Et quand elle n’écrit pas mal ou vite, il n’est pas rare de se trouver en présence de Unes quelquefois racoleuses afin d’attirer le chaland. Pour son numéro du 4 septembre 2012, Libération n’a pas manqué d’audace en considérant, en première page, le dernier livre de Christine Angot « Une semaine de vacances » comme étant rien de moins que « Le chef-d’œuvre de la rentrée ». Faisant fi des romans ayant le vent en poupe lors de cette rentrée littéraire (Deville, Adam, etc.) ou des auteurs plus discrets (Louise Erdrich, Richard Powers, Jim Harrison) ce quotidien décide de frapper un bon coup dans la fourmilière et consacre pas moins de quatre pages à l’auteure afin de légitimer les éloges concernant son dernier ouvrage. Seulement, la fourmilière a déjà maintes fois été maltraitée et lui rejouer sempiternellement le coup du livre qui choque ne fait plus vraiment son effet.

Car les termes ‘Angot’ et ‘polémique’ sont tellement liés l’un à l’autre que les énoncer dans une même phrase relève du pléonasme pur et simple. Le pitch, on le connaît. Le livre traite de l’inceste, bla bla bla, sujet tabou, bla bla bla, effraye le bourgeois, bla bla bla dans un style sans pareil, etc. Les journalistes enthousiastes de Libé s’émerveille aisément de cette écriture de l’insoutenable.

 

Fleuris nichons

Pourtant, on pourrait ne pas être forcément rebuté par une telle lecture. La première page, si elle ne manquera pas de désarçonner certains, elle pourrait bien faire pouffer d’autres. Tout commence dans des toilettes :

« Il est assis sur la lunette en bois blanc des toilette, la porte est restée entrouverte, il bande. Riant à l’intérieur de lui-même, il sort de son papier une tranche de jambon blanc qu’ils ont acheté à la superette du village, et la pose sur son sexe. »

Après cette délicate mise en bouche sponsorisée par Fleury-Michon, la jeune fille (la fameuse victime de l’inceste) s’accroupira et mangera un peu de cette tranche sans couenne et allégée en sel. S’en suit une interminable description de fellation relatée par le menu, et c’est là que la machine dévoile son mécanisme et ses faiblesses. La description n’est pas ici un art mais une composante bien lourdingue du style de ce court roman. Si Angot nous a quelque peu lâché les basques avec ces phrases de trois mots noyées sous une flopée de points annihilant tout intérêt de la ponctuation, ses descriptions répétitives prennent la relève. D’un autre côté, Angot nous  fait part de son un sens de la comparaison au lyrisme débridé. Ainsi assimile-t-elle logiquement des seins à des pamplemousses ou encore une verge à une tétine. Que d’imagination !

Finalement, ce qui pourrait exciter les plus pervers ou écœurer les plus pudibonds dans un premier temps finit par ennuyer, tout simplement. Le marasme descriptif à répétition (suce/gland/seins/cul) assomme, si bien que l’on peine à y trouver un intérêt. Cependant, le récit se révèle plus saisissant lorsque l’on sort de ce contexte malsain, que l’on goûte un peu à l’air de dehors, que l’on s’enquiert du temps qu’il fait ou des personnalités en présence. Mais ces phases ne durent pas et on revient constamment aux turpitudes glauques.

 
 

L’inceste, toujours

L’inceste, est un thème récurrent dans l’œuvre de Christine Angot, et inutile de verser dans la psychologie de comptoir afin de saisir les raisons de ce leitmotiv. « Une semaine de vacances », c’est l’histoire de ce type qui aime se faire sucer et se faire appeler papa. C’est un homme de principe qui ne veut pas déflorer la fille, mais qui ne renâcle pas à l’idée de lui éjaculer dans la bouche ou de lui pourfendre l’anus.

Si certains critiques branchouille y voient un livre social, engagé quelque part (même si on ne voit pas bien où), il est difficile de ressentir autre chose qu’un indécrottable ennui à la lecture de ce roman dont la densité (130 pages avec des marges de trois centimètres) n’a rien à envier au rendement habituel d’Amélie Nothomb.

Cependant, si Libé dit que c’est bien, c’est que quelque part, c’est forcément bien. Eric Loret, thuriféraire qui fait rire note d’ailleurs :

« Personne n’a envie de passer pour un cuistre dépourvu de goût parce qu’il trouve Angot idiote, haineuse et totalement dépourvue d’humour. »

Avec un peu de mauvaise foi, on tenterait presque l’expérience, si la cuistrerie ne résidait pas du côté de ceux qui encensent l’écrivaine autoproclamée maudite.

Toujours est-il qu’avec la sortie de ce livre, on se fait toujours moins de soucis pour le compte bancaire de Christine Angot que pour les goûts littéraires de Nicolas Demorand. L’onanisme intellectuel a encore de beaux jours.

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Kick-Ass - Mark Millar, John Romita Jr.

 

« Merde… Pourquoi tout le monde veut être Paris Hilton
 et personne Spider-Man »

Dave Lizewski est un adolescent pour le moins ordinaire. Il joue aux jeux vidéo et est amateurs de comics, hormis cela, c’est un lambda discret qui rêve secrètement de combattre le crime comme le font si bien les héros déguisés de ses lectures. Qu’à cela ne tienne, affublé d’une tenue de plongée et d’un masque qui ne laisse entrevoir que ses yeux, il décide de rôder en ville tel un héros de l’ombre afin de supprimer la vermine et de protéger les innocents. Cependant, sa première expérience en la matière ne sera pas une franche réussite. Après s’être fait sévèrement rossé, avoir reçu un coup de couteau et avoir été percuté par une voiture, il devient un miraculé au crâne d’acier. Sa volonté, elle aussi elle est de fer et sa première déconvenue de l’a guère échaudé. C’est écrit, Kick-Ass retournera dans la rue.

Mark Millar et John Romita Jr. réalisent, avec Kick-Ass, un comics très réussi. Celui-ci mêle le second degré aux gerbes d’hémoglobine massives. A la fois drôle et mature, il nous présente un protagoniste qui n’a rien du marginal habituellement plébiscité pour ce genre de récit. Dave se pose simplement en parfait individu anodin aux passions et aux traits de caractère tout ce qu’il y a de plus banal. Bref, c’est juste un mec incapable d’approcher la fille la plus canon de la classe sans se faire rabrouer. Ses pérégrinations en tant que super-héros sont enrichies de rencontres avec Big Daddy et Hit Girl, un père et une fille doués pour éliminer les malfrats à l’arme blanche. Il apprendra également à connaître Red Mist, adolescent fortuné et visiblement inspiré par les premiers faits d’armes de Kick-Ass, ceux-ci ayant été relayés par les médias. En somme, Millar propose une histoire originale servie par un dessin de grande qualité.




Devenue une bande-dessinée culte, Kick-Ass a fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2010. Assez peu convaincante, cette production versait probablement trop dans le premier degré et le conventionnel (écueils que la BD était toutefois parvenue à esquiver) pour se hisser à la hauteur du comics. Notons d’autre part que le phénomène concernant des amateurs de comics désirant devenir de réels super-héros est tout à factuel outre-atlantique.





Je ne résiste pas à ajouter à cela ce petit reportage d'une émission qui ne fait certes pas dans l'investigation, mais peu importe. Cela porte sur Citizen Prime, un super-héros qui, à la ville, porte tout de même le nom de Wayne. Ca ne s'invente pas.



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The Arms Peddler - Nanatsuki, Kyôichi.



Délaissé dans le désert, du sable au bord des lèvres et sur les plaies, Sona traîne sa carcasse de gosse décharné. C’est à l’article de la mort qu’apparaît Garami, sublime marchande d’armes aux formes voluptueuses et au tempérament sans concession.

Sona se remémore alors les corps de sa famille massacrée, sa petite sœur empalée, sa mère violée, dont les yeux pleins de larmes sont restés ouverts jusqu’à son dernier soupir. Contre un peu d’eau et de mansuétude, Garami sauve Sona d’une mort certaine. Cependant, il serait naïf de considérer la marchande d’armes comme une âme charitable puisque ce geste coutera à Sona 100 pièces d’or. Le jeune garçon devra donc rester en compagnie de la jeune femme jusqu’à ce qu’il s’acquitte de sa dette. Qu’à cela ne tienne, de toute façon, il lui faudra apprendre les arcanes des armes à feu s’il veut venger la disparition de sa famille.


L’histoire de The Arms Peddler se passe dans un monde fantastique dans lequel les corbeaux spectraux se repaissent de cadavres afin de les faire passer dans l’autre monde et où les nécromanciens peuvent se jouer des morts afin de lever une armée de zombies. On trouve également dans ce manga des monstres, vampires, rituels et autres superstitions. Kyoichi Nanatsuki ne s’épargne aucune créature fantastique ce qui rend l’ensemble des aventures de Sona et Garami riches en rebondissements. L’aventure se découpe en plusieurs morceaux, ce qui permet tant au lecteur qu’au protagoniste principal d’aborder plus en profondeur le monde qui l’environne mais également d’apprendre les subtilités propres à la fonction de marchand d’armes. Au fil de l’histoire, on en apprend un peu plus sur l’énigmatique Garami qui, outre le fait d’être marchande d’armes, semble également être une puissante guerrière.

Histoire originale servie par un dessin très soigné, The Arms Peddler est une saga d'excellente facture destinée cependant à un public averti (nus, violence). Les mangas de cette qualité (surtout dans le domaine de la dark-fantasy) sont suffisamment rares pour que l’on s’abstienne de passer à côté. The Arms Peddler fait d’ores et déjà partie des mangas cultes.

 (série en cours qui compte déjà 3 volumes chez Ki-oon. 7, 65 euros le tome.)
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Watchmen - Alan Moore, Dave Gibbons



C’est dans un New York en ébullition que prend place l’action de Watchmen, alors que Nixon a été élu Président pour la cinquième fois consécutive et que la Guerre Froide est sur le point d’atteindre son apogée (à savoir le déclenchement d’un conflit nucléaire). C’est dans ce climat de tension que le corps du Comédien, ancien justicier œuvrant jadis pour le salut de l’Oncle Sam, a été défenestré et retrouvé gisant sur le trottoir en contrebas de son appartement, dans une flaque de sang. Rorschach, ancien camarade de ce-dernier, enquête sur cette mort étrange qu’il assimile directement à un assassinat. Dès lors, il émettra rapidement l’hypothèse selon laquelle quelqu’un en aurait après les anciens justiciers. De ce fait, il reprendra contact avec ses acolytes d’un autre âge devenus des gens rangés ayant relégué leurs costume au statut de relique.


Watchmen, est un comics qui malmène ses super-héros (qui n’en sont d’ailleurs pas vraiment). Les prestations incroyables des justiciers ne sont évoquées qu’en guise de souvenir et il ne reste plus grand-chose de l’âge d’or des Minutemen ou des Vigilants. Les gardiens ne sont plus qu’une entité évasive, un souvenir que l’on évoque et une force désormais interdite par l’autorité, autrement dit, une puissance dissuasive devenue obsolète. A travers cette bande-dessinée, Moore et Gibbons ont pris le parti d’axer leur approche du justicier d’un point de vue psychologique afin d’en souligner toute la précarité voire la décadence.

Rorschach, à ce titre, apparaît comme quelqu’un de violent en conflit permanent avec le monde et son époque, un personnage sans états d’âme à l’égard des criminels et fondamentalement intransigeant face à la notion de justice.  Le docteur Manhattan, figure phare du super héro et personnage antinomique de Rorschach, combine toutes les formes de pouvoirs mais n’en demeure pas moins un être en proie à de sempiternels questionnements métaphysique. Paradoxalement, l’expérience dont il a été la victime, celle qui lui a conféré tous ses pouvoirs, l’a également privé d’un certain sens de l’empathie. Il ne constitue plus qu’un être insensible, curieux de ce que peuvent ressentir les être humains. Dans un cas comme dans l’autre, la figure de l’antihéros leur sied à merveille même s’ils échappent tous deux à toute forme d’étiquette durant tout le récit. Et que dire du Comédien dont l’identité, révélée au fil des récits et réminiscences, voit son image péricliter. Que cachait ce beau salopard ?

Watchmen creuse en profondeur les errements des protagonistes tout en effectuant de nombreux flashback et ce afin de mieux saisir l’histoire des justiciers, leur caractères, leurs différends, et leur destin pas toujours à la hauteur des lauriers qu’ils auraient mérité. Dans cette optique, le comics de Moore et Gibbons ne manque pas de surprendre en proposant de nombreuses audaces narratives notamment par le biais d’articles de journaux ou d’extraits d’ouvrages.


Désormais détenteurs de droits de DC Comics, Urban Comics profite de cette réédition pour remettre au goût du jour la traduction originelle de cette œuvre lors de sa parution dans l’hexagone, à savoir celle de Jean-Patrick Manchette, auteur de polar particulièrement remis au goût du jour par les adaptations bédéiennes de Tardi. Nombreux seront les puristes ravis de ce choix tant la traduction des versions proposées par Panini semblaient horripiler ces-derniers. Cependant, à y regarder de plus près, et suite à une lecture comparée on aura du mal à affirmer formellement que celle de Manchette se révèle supérieure tant certaines tournures de phrases semblent étranges et, pour le dire simplement, pas toujours agréables à lire. Une question de goût, peut-être, car le choix de Manchette pour la traduction d’un auteur de polar sied quand même fort bien à cette bande-dessinée qui a toutefois autant à voir avec la BD de super-héros qu’à l’enquête policière.

On notera enfin que cette édition comporte une postface d’Alan Moore ainsi que des suppléments visant notamment à en savoir plus sur la création des divers personnages de cette bande-dessinée.

Quoiqu’il en soit, Urban Comics continue son bel ouvrage en proposant une édition de qualité de ce qui est souvent considéré comme étant le chef-d’œuvre d’Alan Moore et, par-là même, un incontournable du 9e art.


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